Eroticon: l’iconicité renversée

 

Paul Bouissac (Université de Toronto)

 

1. Le signe et sa raison

Dans tous les champs du savoir, çà et là se forme une doxa, un corps d’opinions plus ou moins cohérent, dont la force d’inertie assure une certaine légitimité historique et épistémologique au discours qu’elle nourrit. Telle semble bien être le cas de la notion sémiotique d’iconicité, englobée dans l’univers conceptuel des signes que plus de deux millénaires de débats philosophiques ont élaboré. Les controverses concernant le statut théorique des signes iconiques, controverses souvent passionnées comme savent les susciter des connaissances incertaines, se déroulent encore de nos jours dans l’enclos des querelles d’école. Dans ce genre de combat, les opposants ont en commun un ensemble de présupposés qui définit le champs du savoir dans lequel ils s’affrontent.

Le principe tacite dont découlent les discours théoriques de la sémiotique est la présomption de rationalité et de systématicité des signes. Tous les efforts tendant à analyser et à catégoriser les comportements signifiants et leurs éléments reposent sur l’idée que la diversité et la complexité de ces phénomènes peuvent se réduire à un ensemble de principes logiquement cohérents que l’observation et le raisonnement doivent permettre de découvrir. L’horizon épistémologique de ces efforts est une théorie qui serait capable d’expliquer ce que sont les signes, le sens et la signification tout en échappant aux pièges du théorème de Gödel. Les oeuvres “magistrales” qui dominent l’entreprise sémiotique, et auxquelles les praticiens contemporains nous renvoient inlassablement, de Platon et d’Augustin à Frege, Peirce ou Hjelmslev, invitent à construire une connaissance déduite de quelques principes universels compatibles avec le sens commun, principes dont la rationalité est censée correspondre à la rationalité de l’objet sur lequel cette connaissance porte (Note 1). Bien que le statut ontologique des schémas et des diagrammes qui visualisent les théories sémiotiques soit souvent ambigu, les relations abstraites qu’ils évoquent renvoient à un univers de pensée qui demeure sous l’emprise d’un platonisme inavoué ou dans la dépendance d’une théologie judéo-chrétienne sécularisée dans une modalité fiduciaire ou contractuelle. L’image, et plus généralement le sensible signifiant, sont pensés spontanément comme des formes encore imparfaites, voire dégradées, des idées, ou comme les garants d’un ordre symbolique. Des distinctions et des définitions subtiles mettent en scène, et en discours, la rationalité dont ces formes conceptuelles et leurs fonctions procèdent. La variété des catégories de signes est organisée, le plus souvent implicitement, selon une hiérarchie qui procède du plus concret au plus abstrait. Les écoles de pensée semblent s’accorder au moins sur ce point qui n’est l’objet d’aucun débat: au bas de l’échelle, les signes iconiques et indexicaux, ou motivés; au sommet, les signes arbitraires, conventionnels, ou symboliques qui se sont relativement libérés des contraintes de la matière et obéissent aux lois de l’esprit. D’un côté, le domaine de la sémiotique animale; de l’autre, le propre de l’humain qui englobe le premier en le dépassant grâce au langage. Telle semble bien être la doxa régnante.

Il n’est pas inutile de rappeler ce large contexte quand on veut considérer un problème restreint comme celui de l’iconicité qui s’inscrit historiquement dans un débat dont les enjeux métaphysiques ne sont pas explicitement énoncés et qui repose sur une connaissance psychologique qui n’est pas toujours clairement problématisée. La perspective heuristiquement adoptée dans cet article est, d’une part, que la notion de rationalité, notamment la rationalité des signes, est une notion philosophique historiquement determinée, et, d’autre part, que la connaissance psychologique est un domaine épistémologique mouvant, encore en construction, dont les acquis sont constamment remis en question, mais qui néanmoins s’achemine vers quelques certitudes grâce à la visualisation des micro-processus cérébraux et à la mise en relation fonctionnelle du génome et du comportement dans le context épistémologique de l’évolutionisme. Ces considérations devraient permettre de sortir de la doxa régnante et, peut-être, d’ouvrir de nouvelles perspectives concernant l’ensemble des phénomènes groupés dans la catégorie problématique des signes iconiques

2. Paradoxes de l’icone

 

Quelque soit le domaine sensoriel auquel appartienne un signe iconique, la doxa sémiotique affirme que sa fonction référentielle est due à la ressemblance au moins partielle qui est observée entre ce signe et l’objet ou la classe d’objets qu’il désigne. Il s’agit là d’un lien naturel qui pose en principe, au niveau de l’organisme individuel, l’antériorité logique de l’expérience phénoménologique de la sensation et de la perception par rapport à la perception et à la compréhension du signe. Le signe iconique présuppose, d’une part, une sélection de traits perceptuels qui sont organisés d’une façon qui reproduit ou au moins évoque la structure phénoménologique de son objet, et, d’autre part, subit une certaine standardisation sociale. Sa fonction sémiotique repose donc sur une comparaison implicite entre deux perceptions, celle, nécessairement préalable, de l’objet et celle du signe dans lequel l’objet est reconnu. En outre, il est possible d’appliquer ce schéma constructif d’une modalité à l’autre au prix d’une abstraction plus poussée des traits sélectionnés, tels que volume, longueur ou discontinuité. La logique du sens commun ne trouve rien à redire à ce processus qui semble parfaitement naturel puisqu’il procède par soustraction et schématisation dans un souci apparent d’économie et d’efficacité.

Toutefois, comme le démontre une controverse persistante, la théorie des signes iconiques demeure problématique (Note 2). En effet, ces prémisses entraînent trois paradoxes que ne peut ignorer une réflexion sur l’iconicité. Premièrement, la ressemblance seule n’est pas contraignante pour déterminer le statut iconique d’un signe. Non seulement les icones peuvent représenter tout ou partie des sons qui désignent les objets dans une langue particulière, mais surtout les icones sont susceptibles de fonctionner symboliquement soit par suite d’une convention arbitraire, soit par l’effet d’une tradition culturelle. Bien qu’on puisse toujours essayer de reconstituer une chaîne opératoire virtuelle dont les maillons multiples permettent de remonter vers un fonctionnement proprement iconique de ces signes, il n’en reste pas moins vrai que, dans le contexte où ils sont observés, ces signes à la fois peuvent être et ne pas être des icones. Deuxièmement, il peut être démontré que le signe iconique produit plus d’information que n’en peut contenir l’objet perçu auquel il renvoie. En effet, malgré l’illusion que les organes sensoriels apportent au cerveau une surabondance chaotique d’informations et que les processus perceptifs organisent sélectivement cette masse en traits distinctifs et en objets structurés, de nombreuses expériences ont démontré que les percepts sont construits à partir d’informations sporadiques grâce à des circuits neuronaux pré-établis ou acquis très tôt au cours de l’ontogénie. Loin d’être des faisceaux compacts d’informations les percepts qui déterminent le comportement humain restent très schématiques. En revanche, les signes iconiques qui doivent nécessairement être standardisés et stylisés non seulement évoquent un surplus d’informations perceptives par rapport à n’importe quel référent particulier imaginable, mais encore évoquent une constellations de valeurs culturelles à la fois sémantiques et pragmatiques. Contrairement à la logique du sens commun qui voudrait que le plus précède le moins, et donc que le signe iconique procède par filtrage, élimination ou sélection, nous sommes, semble-t-il, en présence d’un processus inverse plus proche de la germination que du travail artisanal. Troisièmement, il existe des signes iconiques qui renvoient à des objets fictifs ou à des objets que nous ne pouvons pas percevoir, ou du moins que nous ne pouvons pas percevoir du point de vue supposé par l’apparence phénoménologique du signe. Même en admettant la possibilité de combiner des parties d’objets réels pour réaliser des objets fictifs, tels que la chimère et la licorne, ou en proposant la construction d’un objet tel qu’il pourrait apparaître d’un point de vue théoriquement possible mais non réalisable, comme l’était la mappemonde jusqu’à une date assez récente, nous sommes bien en présence d’un troisième paradoxe puisque c’est l’objet qui renvoie au signe plutôt que le contraire qui semblait être le fondement de l’iconicité.

La considération de ces trois paradoxes, qui ont été largement débatus au cours des décennies passées, n’est pas destinée à récuser la notion de signe iconique elle-même, mais à souligner les dangers qu’il y a à faire trop étroitement dépendre cette notion d’une conception particulière de la perception humaine et de la logique du sens commun. Il semble aussi, comme cela a été souvent souligné, qu’un certains nombres de problèmes théoriques proviennent de la définition trop inclusive de la catégorie de signe iconique qui a cours dans les discours multiples issus des textes de Peirce ainsi que d’une tendance générale, influencée davantage par la philosophie que par la science, à traiter signes et systèmes de signes hors de leur contexte d’usage, c’est-à-dire en dehors du seul contexte où ils fonctionnent sémiotiquement plutôt que rhétoriquement.

3. L’inné, l’artificiel et le virtuel

 

Les sources philosophiques du discours sémiotique expliquent en effet que l’horizon de ce discours soit un ensemble de propositions de valeur universelle. Il s’élabore sur un corps d’évidences premières, ou tenues pour telles grâce aux contraintes d’une tradition intellectuelle millénaire. Les arguments que ce discours dévelope ont recours à des exemples illustratifs quand le besoin rhétorique en fait sentir la nécessité. Toutefois, ces exemples ne constituent pas un ensemble de données de base sur lesquelles une recherche scientifique se serait exercée et aurait tenté d’établir un classement initial fondé sur l’analyse pour ensuite en tester la validité. Sur la base d’une assertion initiale, à savoir que le signe représente autre chose que lui-même -- cette autre chose étant généralement comprise comme étant un objet du monde phénoménologique pour les besoins de la démonstration -- la spéculation se livre à un calcul logique pour répondre à la question: comment un objet phénoménologique peut-il être représenté par un autre objet phénoménologique? Comme la doxa distingue également très fortement le naturel du non-naturel, ce dernier étant diversement conçu comme le surnaturel, l’artificiel ou le conventionel, l’application de ce principe catégoriel va nécessairement engendrer des classes de signes mutuellement exclusives, mais que les ratiocinations obsessives du génie classificateur peuvent multiplier à l’infini, tout en présupposant la rationalité fondamentale de l’ensemble sous la forme d’un système cohérent conforme, en fait, à la logique du “raisonable”fondée ultimement sur l’autorité aristotélicienne.

Quand le discours sémiotique passe du mode philosophique au mode scientifique, il exprime ses assertions sous forme d’axiomes, d’algorithmes et de lois, dont l’évidence est garantie par l’intuition, ou donne un tour empirique à sa rhétorique grâce à des “expériences” simulées dans le laboratoire virtuel de l’imagination et dont les résultats ne peuvent être que probants dans la mesure où ils sont explicitement destinés à confirmer telle ou telle assertion.

Bien que certains tendent encore à exagérer l’originalité de la sémiotique en peignant l’aventure intellectuelle de leur doctrine sous forme d’un grand récit fondateur, ce discours dérive très étroitement des mouvements épistémologiques dont il est contemporain et en suit la courbe. Le calcul des signes se dessine sur le fond de la pensée logico-mathématique qui se constitue en occident à partir du dix-septième siècle et se poursuit avec Leibniz, Boole, Frege et Russel. D’autre part, le fonctionnement des signes est conçu implicitement sur le modèle du réflexe cartésien opérationalisé par Sherrington et raffiné par ses successeurs tels que Pavlov. L’arc de la communication reproduit l’arc du réflexe. Les deux modèles ont en commun les notions d’information, de conduction et de réaction ou de réponse, sinon d’interprétant. Bien que les terminologies varient en fonction des écoles qui les engendrent, le modèle fondamental demeure: le signe ne peut être qu’assymétrique et dérivé, étant conçu sur le mode artifactuel et combinatoire. Il est en effet symptomatique que la grande majorité des exemples de signes iconiques qui sont cités dans le discours sémiotique soient des objets qui résultent de l’industrie humaine. Les signes iconiques naturels sont présentés comme étant, pour ainsi dire, des “artifices de la nature”.

L’éthologie, par exemple, a fourni de nombreux cas de “rituels” observés au cours des interactions animales et humaines, qui sont censés avoir été progressivement construits par l’élimination de la confrontation physique ou de la consommation réelle, puis “stylisés” en comportements stéréotypés sans que ce processus hypothétique soit clairement démontré. Le principe explicatif serait alors une sorte d’économie sémiotique guidée par une rationalité implicite s’exerçant soit au niveau ontogénique, où ce phénomène n’a jamais été observé, soit au niveau phylogénique, où il n’est pas observable puisque les comportements ne sont pas fossilisés. Mais la construction des signes iconiques dans les cultures humaines est généralement explicitement motivée, que ce soit dans les élaborations mythiques et religieuses qui président à leur création et à leur socialisation, ou que ce soit dans les manuels de design et les raisonnements des concepteurs de logos et de campagnes de marketing. Dans ces conditions, on peut se demander si beaucoup d’analyses sémiotiques de signes iconiques ne sont pas simplement des démarches cognitives et pratiques qui consistent à refaire à l’envers le travail des ingénieurs des signes, eux-mêmes de plus en plus influencés par le discours sémiotique.

La sémiotique “amusante” de Barthes, par exemple, pour reprendre une formule que le dix-huitième siècle appliquait à la physique et à la chimie naissantes qui se pratiquaient dans les salons, consiste à redécouvrir la démarche des artisans de l’affiche ou des idéologues de la communication et à la traduire en un langage descriptif approximatif qui n’explique rien et dont les ambiguïtés engendrent ses propres problèmes et nourrissent la controverse. L’analyse sémiotique de l’usage systématique des couleurs dans la liturgie catholique fournit une autre instance de discours qui est condamnée à redécouvrir les raisonnements explicites qui déterminèrent les décisions des autorités écclésiastiques aux XIIème et XIIIème siècles lorsqu’elles imposèrent une riche symbolique chromatique dans le rituel contre ceux qui voulaient faire prévaloir des tons neutres et austères.

Les débats d’écoles concernant l’iconicité ont occupé le devant de la scène et continuent de capter l’attention des sémioticiens, comme en témoigne ce numéro spécial de Visio, sans qu’on en saisisse vraiment les enjeux. Peut-être le problème est-il mal posé ou la démarche s’est-elle engagée dans un cul-de-sac épistémologique, autrement dit une aporie, comme semble bien l’indiquer les paradoxes mentionnés plus haut, et qui ont été relevés sous une forme ou une autre par tous ceux qui ont contesté les fondements de la notion même de signe iconique.

 

4. Raccourcis et courts-circuits sémiotiques

 

Abordé au niveau des macro-phénomènes qui se manifestent à la conscience humaine, le signe semble bien être un raccourci conceptuel qui, en dernière analyse, désigne la relation d’un percept à un comportement. C’est en ce sens que, dans un univers déterministe, il peut être modelé par le réflexe cartésien déguisé sous le terme de fonction sémiotique. L’apparente disproportion qui existe entre le signe perçu et son effet frappe l’observateur qui cherche à découvrir le secret de cette efficacité en imaginant heuristiquement une mécanique “subtile”, faite soit de phénomènes micro-perceptuels qui échappent à sa conscience mais peuvent être en théorie visualisés, soit d’un système de valeurs abstraites qu’il faut supposer mais qu’on ne peut que concevoir sur un mode virtuel, dont les relations sont à la rigueur représentables par des moyens géométriques ou algébriques tels que tables, vecteurs ou équations. Mais même appréhendé par la conscience réflexive, l’ensemble de ces processus est conceptuellement contraint par l’échelle spatiale et temporelle des schémas d’interprétation causale qui dominent tacitement notre vision du monde et de la vie héritée d’une tradition religieuse et philosophique particulière.

La reconstruction spéculative de la mécanique des signes qui forme encore le noyau dur de l’entreprise sémiotique contemporaine repose sur une conception déterministe de l’univers qui n’a été jusque là que superficiellemnet influencée par la théorie darwinienne de l’évolution et sa conceptualisation de la variabilité aléatoire et de la sélection naturelle. Si l’on accepte les prémisses de la loi de l’évolution, les problèmes de la sémiotique classique se trouvent profondément transformés non seulement par un changement d’échelle spatiale et temporelle, mais aussi par une modification radicale de ses présupposés. La complexité des organismes, y compris la capacité de décision de leur système nerveux, ne peut plus être conçue comme la réalisation d’un plan rationel d’ensemble, mais plutôt comme le résultat des modifications successives qui ont été aveuglément sélectionnées par leur contexte à cause de l’avantage relatif que chacune d’entre elles représentait par rapport aux conditions d’un environnement lui-même variable. La sensibilité aux photons et la motricité, même dans leurs formes rudimentaires, confèrent un avantage vital pour la prédation et la reproduction dans certains contextes. La perception des formes, des couleurs et des distances sont dans la stricte dépendance des systèmes nerveux qui ont évolué à des rythmes plus ou moins rapides sous la pression des variations qui se produisent dans des environnements chimiques, climatiques et sociaux instables. La notion d’optimalité ne peut être que relative et transitoire, et ne peut être conçue que comme une solution provisoire dans un univers fluide (Note 3).

S’il existe des événements perceptuels minimaux qui entraînent des comportements cognitifs ou moteurs complexes en l’absence de l’information totale qui seule les justifierait, c’est que de tels comportements apportent une solution vitale à un ensemble de problèmes. Si, en présence d’un opposant potentiel, la décision de fuir ou d’attaquer dépendait d’une analyse sensorielle trop longue de toutes les informations disponibles, le temps perdu risquerait trop souvent d’être fatal. La nécessité de prendre des décisions quasi instantanées au vu d’une information incomplète donne un avantage décisif aux organismes dans lesquels apparaissent des circuits neuronaux qui privilégient la rapidité par rapport à la finesse de l’analyse ou qui sont doués d’une plasticité telle qu’ils peuvent établir extrêmement vite des raccourcis statistiquement bénéfiques. Il faut naturellement supposer que ces variations se manifestent au niveau du génome et soient transmissibles. La notion classique d’instinct, au contours mal définis, n’explique rien dans la mesure où elle est purement tautologique ou théologique. En fait, on pourrait aussi bien dire que c’est tout l’ensemble de l’appareil de la vision spécifique à Homo sapiens qui est “instinctif” et le problème resterait entier.

Comme le soutenait David Marr, on ne peut comprendre un système neuro-physiologique tel que la vision si on ne réussit pas à concevoir les problèmes qu’il résout concrètement. De même, on ne peut comprendre ce qu’est un signe iconique indépendamment de l’avantage qu’il représente pour la survie de l’organisme au sens large et inclusif de l’évolution. Or, il semble bien que l’ensemble, ou du moins un important sous-ensemble, des phénomènes que la sémiotique a réuni sous la catégorie des signes iconiques ne soit pas une série ouverte mais qu’il forme au contraire une série contrainte non seulement par nos systèmes perceptifs, ce qui est une évidence tout aussi banale que facilement oubliée, mais encore par la pertinence biologique des “objets” susceptibles d’entrer dans la catégorie iconique. Il en va sans doute de même pour les signes dits indexicaux dans lesquels les sélections partielles ne sont pas indifférentes. D’ailleurs, un examen des textes théoriques fournis par plus d’un siècle de spéculations sémiotiques montrent que ce sont presque toujours les mêmes exemples de signes iconiques, et indexicaux, qui sont présentés. Force d’inertie d’une tradition rhétorique plus que millénaire ou témoignage des limites nécessaires du répertoire disponible? C’est ce dernier cas qui sera maintenant heuristiquement retenu sous la forme des deux hypothèses contre-intuitives suivantes: (1) les signes iconiques précèdent les percepts dont ils sont censés être dérivés et auxquels ils sont censés renvoyer: (2) les signes iconiques forment un ensemble clos ou, en d’autres termes, tout phénomène perceptif n’est pas nécessairement susceptible d’être à l’origine d’un signe iconique qui lui corresponde. Si tel était bien le cas, on devrait s’attendre à observer des dysfonctionnements occasionels du comportement sémiotique, c’est-à-dire des comportements non adaptifs causés par des courts circuits toujours possibles et les illusions cognitives ainsi créées. Les conditions mêmes de l’évolution font qu’il ne peut exister d’optimalité absolue, mais seulement une optimalité relative, voire illusoire, dont les neurosciences cognitives prennent progressivement la mesure. (Note 4)

 

5. L’illusion des signes.

 

Les illusions sensorielles et perceptives, qui sont monnaie courante dans la vie quotidienne, ont alimentées un long débat psychologique, philosophique et religieux qui transcende les frontières de la tradition occidentale. Même en se limitant par souci de méthode aux données scientifiques de la psychologie expérimentale moderne et des neurosciences cognitives contemporaines, on doit reconnaître que les percepts doivent au cerveau lui-même une grande partie de l’information qu’ils apportent à l’organisme. La notion d’économie neuronale qui a récemment été proposée pour expliquer certaines caractéristiques fondamentales de la perception tend à considérer les processus cérébraux qui concernent la vision comme étant équivalents à des calcul de probabilité dont la fonction est de faire des prédictions à court terme dans un univers incertain, et donc de parier en quelque sorte sur des catégories de formes pertinentes. Ces formes en tant que telles ne peuvent évidemment être présentes que dans le cerveau, ne serait-ce que pour de simples raisons d’échelles spatiales et temporelles qui varient avec les dimensions et les besoins des organismes qui ont évolué en fonction des paramètres de leurs adaptations (Note 5). Evidemment, cela n’équivaut pas à nier l’objectivité et la variabilité de l’environnement, mais plutôt à opérationaliser la notion d’umwelt chère à l ‘éthologie en la reconceptualisant sous forme d’interfaces sensori-motrices déterminées à la fois par les contraintes physiques du monde réel et par les structures et processus nerveux sélectionés par l’évolution grâce à leur fonctions adaptives dans des contextes spécifiques. Il convient toutefois de dépouiller cette notion de sa connotation d’optimalité qui est suggérée par le terme de “niche”, sorte d’univers clos sur lui-même contenant tout ce qui est nécessaire à sa continuité dans le temps, véritable manifestation d’un ordre pré-établi où se lit une rationalité supérieure. Il ne faut pas oublier que l’entreprise de Jakob von Uexkull était délibérément anti-Darwinienne, comme l’a souvent souligné Konrad Lorenz. La façon dont le sens est conceptualisé dans le discours sémiotique, sous l’influence notamment de la “biosémiotique” contemporaine, dérive de cette tradition de théologie naturelle.

D’autre part, lorsque, dans leurs argumentations, les sémioticiens présentent comme un fait l’abondance chaotique de l’information que les cerveaux individuels -- encore conçus anachroniquement comme des tables rases -- reçoivent de leur environnement, il font appel à une connaissance construite qui a été élaborée non seulement par le souvenir d’une multitude de perceptions successives mais surtout par l’ensemble des sciences spéciales qui se sont créées au cours des siècles récents et qui ont produit une représentation fine de l’environnement selon des échelles très variées. C’est cette information provenant d’une connaissance indirecte et cumulative plutôt que de l’expérience directe vécue par chaque individu au cours de son ontogénie -- qui est, elle, relativement pauvre -- qui nourrit l’idée d’un surplus exogénique d’informations. Il convient en effet de distinguer la connaissance cumulative que nous avons de l’environnement de ce dont nous avons réellement l’expérience au niveau informationel et neuronal. Pour répondre aux problèmes posés par l’incertitude qui découle d’informations nécessairement partielles et soumises à un flux continuel dû à la mobilité des organismes, l’évolution semble donc avoir progressivement construit un appareil nerveux capable de résoudre ces problèmes en ayant recours à un calcul de probabilités et en misant constamment sur des anticipations, processus qui se manifeste dès le niveau retinal.

Ces solutions -- qui sont pour ainsi dire, la plupart du temps, des solutions de continuité puisqu’elles permettent de discerner des contours qui isolent et normalisent des percepts -- sont soumises à une contrainte générale que certains évolutionistes appellent la loi de la Reine rouge, par allusion à ce personage de Lewis Carroll qui doit courir de plus en plus vite de manière à rester sur place. En effet, l’identification de plus en plus rapide d’objets visuels pertinents à la survie et à la transmission des gènes confère un avantage crucial à l’organisme soumis à la nécessité de prendre constamment des décisions dans un univers physique et social en flux. Cela suppose des paris de plus en plus risqués, mais aussi de plus en plus payants dans un nombre de cas statistiquement signifiants. Dans la mesure où les signes iconiques sont des constructions à la fois minimalistes -- puisqu’ils contiennent de l’information partielle -- et redondants -- puisqu’ils exagèrent cette information -- ils constituent au moins en partie des illusions qui contrôlent le comportement. Mais ces constructions d’objets probables représentent une adaptation décisive à condition que l’évolution raffine constamment la capacité de discernement, faute de quoi le pouvoir de l’illusion peut être exploité par des prédateurs aussi bien que des concurrents et conduire à l’extinction.

C’est par l’effet d’un artifice de méthode, issu de présupposés idéologiques, que l’on distingue les signes naturels des signes artificiels ou culturels. Tout signe doit être perçu et est donc biologique par nécessité. Comme Peirce lui-même le reconnait souvent dans ses écrits, les catégories de signes sont des constructions théoriques que l’on ne peut jamais observer à l’état pur dans l’expérience. Mais c’est évidemment dans l’expérience que l’organisme humain négocie sa survie individuelle et que la perpétuation de son espèce se joue. Ce que la doxa sémiotique appelle les systèmes de signes arbitraires ou symboliques peuvent paraître tels dans la mesure où les réseaux associatifs qui les soustendent échappent à l’attention phénoménologique commune mais leurs morphologies appartiennent nécessairement aux répertoires des interfaces sensori-motrices qui lient le système nerveux des primates à l’environnemnt dans lequel ils se reproduisent. Les organes mémoriels spécialisés dans la conservation plus ou moins longue du potentiel d’événements moteurs et cognitifs particuliers fournissent des représentations auxquelles s’ancrent les comportements virtuels que l’on nomme imaginations ou pensées, stratégies adaptives par excellence mais que la loi de la Reine rouge peut conduire à des excès dysfonctionnels ou tout simplement maladaptifs. Dans cette perspective évolutioniste, les signes ne peuvent pas être conçus comme les effets d’une rationalité qui présiderait à leur génération et à leur organisation en systèmes catégoriels cohérents, mais plutôt comme des solutions transitoires et aléatoires, improvisées au cours d’une fuite en avant dont l’issue à long terme est imprévisible.

Mais il ne suffit pas de refuser la prémisse d’un ordre rationel pré-établi, sorte de théologie naturelle sécularisée dont l’objet est de célébrer l’optimalité apparente des solutions pour nourir un optimism philosophique ou métaphysique. Il convient aussi de montrer comment l’évolution peut produire des représentations virtuelles qui masquent l’incertitude et gèrent la probabilité, souvent précisément sous la forme d’icones qui canalisent et stabilisent le flux incessant de l’information, et contribuent à faciliter les processus décisionnels par le biais de modèles contraignants qui se sont révélés statistiquement adaptifs dans les contextes dans lesquels ils ont évolué.

 

6. Le visuel et le sexuel.

 

Le domaine qui sans doute permet de focaliser le plus efficacement la problématique du signe iconique est celui de la sexualité (Note 6). L’abondante production d’images et d’effigies représentant sélectivement, en totalité ou en partie, des corps humain dans l’intention explicite, ou avec l’effet indirect, de stimuler des comportements sexuels ne date pas de la création de l’internet qui a pris dans ce secteur commercial le relai de l’imprimé. Cette industrie, souvent réprimée, parfois encouragée par les cultures où elle est attestée, semble bien remonter aux temps préhistoriques malgré l’ambiguïté des pierres retouchées ou sculptées et des peintures et gravures rupestres. Mais la statuaire ithyphallique et copulatoire de l’antiquité classique et des cultes d’Asie et d’Afrique, qui survit dans les musées et dans les temples quand elle n’a pas été détruite par des movements iconoclastes puritains, est trop explicite pour être sujette à caution. Elle fleurit depuis des millénaires dans l’art populaire des graffiti destinés à la séduction ou à l’auto-stimulation. Les pratiques qu’elle suscite permettent de saisir le fonctionnement sémiotique iconique à son niveau le plus fondamental. Des objets phénoménologiques réduits à un très petit nombre de paramètres, généralement bi-dimensionnels, graphiques et chromatiques -- la couleur n’étant d’ailleurs pas essentielle -- non seulement déterminent des comportements équivalents aux comportements associés aux objets réels qu’ils sont censés représenter mais aussi le plus souvent stimulent ces comportements avec plus de force que ne le font les objets réels au point qu’on observe une tendance des objets réels, en l’occurence des êtres humains, à se modeler sur ces signes par toutes sortes d’artifices dans l’intention d’accroître leur propre pouvoir de séduction. Cette iconisation délibérée renverse pour ainsi dire la directionalité des icones. En fait, la présence physique de ces représentations graphiques ou leur évocation par la mémoire peut jouer un rôle déterminant dans l’accomplissement du comportement sexuel, phénomène mental qui a été décrit avec précision par les sexologues. Il est tentant de conclure que certains circuits sensori-moteurs du cerveau humain sexué possèdent non seulement une sensibilité sélective qui rend possible la reconnaissance à distance d’objets pertinents probables, mais encore sont capables de construire de tels objets par un véritable phénomène de “feed forward” dont l’effet est de réduire illusoirement l’incertitude de la quête et les aleas de l’accouplement dans l’environnement dans lequel ces circuits sensori-moteurs ont évolué. La notion de probabilité est en effet cruciale dans ce contexte si l’on prend en considération le fait que des traits phénoménologiques visuels stéréotypés, qu’il conviendrait d’ailleurs de nommer ici traits phénotypiques, réduits par l’évolution à un minimum stable, ne peuvent optimalement garantir que les comportements reproductifs qu’ils suscitent seront adaptifs dans tous les cas. Toutefois, ce que cette direction de l’évolution favorise est, si l’on peut dire, la possibilité de la multiplication des coup de dès dans le jeu de la reproduction. Cela constituerait bien une stratégie payante si, comme tend à le démontrer la sexologie humaine contemporaine, c’est la fraicheur des spermatozoides qui importe pour le succès reproductif dans une situation dans laquelle la fertilité humaine est un créneau temporel périodique à la fois étroit et cryptique, caractéristique qui semble avoir évolué dans ce sens sous la pression d’autres contraintes. En d’autres termes, plus il y a de chances de stimulation sexuelle aboutissant à l’éjaculation, plus il y a de chance de reproduction réussie. Ainsi, c’est la loi de la Reine rouge qui aurait conduit à l’émergence d’une sensibilité comportementale maximale à des configurations minimales visuelles, processus de fuite en avant dont le danger évident est un comportement maladaptif généralisé dans lequel le sémiotique et le biologique divergent. (Note 7)

Cette hypothèse évolutioniste expliquerait au moins l’un des paradoxes de ces signes iconiques, à savoir que, dans ce cas du moins, le signe est potentiellement plus informatif que son référent supposé, dans la mesure où les variations génétiques auraient favorisé, au niveau neuronal, des calculs de probabilité de plus en plus risqués mais aussi de plus en plus payants puisque un comportement de visée de plus en plus fréquent et de plus en plus distribué dans le temps et dans l’espace correspond. à une cible de plus en plus mouvante et incertaine. De là proviendrait donc ce lien essentiel entre le visuel et le sexuel qui est observé dans la reproduction humaine.

Cette perspective soulève d’autres problèmes, déjà évoqués plus haut.. Tout d’abord celui de la spécificité des signes iconiques: est-ce-que à tout objet visuellement perçu, ou plus généralement à toute information visuelle, peut correspondre un signe iconique qui représente cet objet ou cette information? Ou est-ce-que la possibilité d’existence des signes iconique est contrainte par des frontières thématiques référentielles? D’autre part, est-ce-que tout signe iconique perçu, quelqu’il soit, peut être représenté par un autre signe iconique qui renverrait à ce premier signe plutôt qu’à son objet initial et ainsi de suite à l’infini? Ou est-ce-que ce processus est nécessairement limité par les ressources sensori-motrices du cerveau, c’est-à-dire par les contraintes de l’évolution?

Tenter de répondre à ces questions, dont la pertinence n’apparait peut-être pas évidente à première vue, requiert de repenser les présupposés de l’entreprise épistémologique de la sémiotique. En effet, si la notion de signe est régie par un calcul logique rationnel rien ne peut faire obstacle à sa combinatoire illimitée dans un univers déterminé où les contraintes ne sont que relatives.C’est dans ce sens que la semiose infinie de Peirce ne peut être interrompue que par la mort. Mais si les signes sont conçus comme des processus adaptifs, sorte de solutions probabilistes qui ont évolué en réponse aux problèmes posés par l’incertitude de l’environnement à des organismes devenus mobiles par nécessité, leur réalité biologique et comportementale, plutôt que logique et virtuelle, devrait impliquer des limites absolues semblables à celles qui ont été découvertes au cours d’expérimentations portant sur les capacités différentielles d’apprentisage en fonction des comportements éthologiques des espèces ou sous-espèces considérées. En effet, loin d’être universelles, les possibilités de conditionnements pavloviens et skinnériens se sont révélés singulièrement limitées dans le nombre des types de compétences qui peuvent être manipulés. De même, sans doute, peut-on faire l’hypothèse plausible que le répertoire humain des signes iconiques possibles est un ensemble clos dont les caractéristiques sont étroitement liées aux conditions environnementales dans lesquelles les stratégies de survie et de reproduction qu’ils représentent ont évolué. Il est bien évident que, de ce point de vue, c’est la reproduction sexuelle qui est le facteur de sélection sans lequel la loi de la Reine rouge serait sans objet.

 

7. Conclusions.

Est-il possible de généraliser à partir du cas que représente l’icone érotique, comme cela a été suggéré à la fin de la section précédente? C’est bien en effet ce que propose cet essai. Le discours sémiotique dominant, que cette perspective conteste, est dans toutes ses variantes purement descriptif ou génératif et largement arbitraire. Ses efforts pour catégoriser des notions construites à partir d’un présupposé général de rationalité et de systématicité ne constituent pas des explications et aboutissent à des paradoxes et à des apories. L’autre voie épistémologique, plus difficile, consiste à ne pas considérer les problèmes comme étant résolus d’avance au nom d’une rationalité virtuelle dont la recherche entreprendrait simplement de découvrir les relations cachées, mais tente au contraire d’expliquer comment des compétences et des comportements sémiotiques, c’est-à-dire décisionnels et probabilistes, ont évolués face à l’incertitude et aux aléas de l’environnement.(Note 8) Cette approche récuse la pertinence des discontinuités catégorielles abstraites sur lesquelles toute l’entreprise de la sémiotique descriptive est fondée. Cette sémiotique aristotélicienne ne prend pas en compte l’effet cumulatif des connaissances humaines et reste figée dans une vision archaïque du monde et de la vie. Les problèmes posés par la sémiotique ne pourront se résoudre que dans le cadre épistémologique de la théorie de l’évolution. C’est du moins le pari que propose l’approche qui a été esquissée ici.

 

Notes

 

1. Le texte de référence à cet égard est le Cratyle de Platon, qui met en scène une discussion concernant la question de l’iconicité linguistique dans la perspective d’un débat plus général sur l’origine du langage. Socrate, Hermogène et Cratyle y parcourent les méandres d’une argumentation qui, alternativement, propose ce que nous nommons maintenant la motivation iconique ou l’arbitraire du signe comme la source vraisemblable de la forme des mots. La conclusion est différée mais ce dialogue suggère toutefois, non sans ambiguïtés et hésitations, que les signes expriment la vérité des choses grâce à leur rapport aux idées que ce soit par le biais d’une sorte de génération naturelle ou par l’effet de la sagesse du législateur. Le texte aborde la question plus générale de l’imitation et va même jusqu’à offrir une interprétation gestuelle de la phonation mais ne traite pas explicitement le problème de l’iconicité visuelle. Il n’en reste pas moins que l’irrationalité potentielle qui découlerait d’un arbitraire absolu y est progressivement réduite à une sorte d’harmonie idéale.

2. Göran Sonesson a magistralement documenté ce débat et articulé ses enjeux sémiotiques dans une série de travaux, souvent polémiques, parmi lesquels il convient de citer son encyclopédique Pictorial Concepts (1989), suivi de nombreux articles qui se fondent sur les positions théoriques de Peirce pour proposer des définitions rigoureuses de la notion d’iconicité par rapport aux autres catégories peirciennes d’indexicalité et de symbolicité (e.g., 1999, 2001). Le danger inhérent à une telle démarche est évidemment qu’elle dépend étroitement des présupposés épistémologiques d’une vision théorique qui fut formulée il y a plus d’un siècle dans un contexte philosophique et scientifique particulier. Sans contester l’intérêt d’une enquête philologique et historique portant sur la genèse de notions et d’argumentations qui ont fortement marqué le mouvement sémiotique du siècle passé, il est toutefois nécessaire de poser la question de la permanence de sa pertinence dans le contexte contemporain. De nombreuses découvertes et d’importantes révolutions scientifiques ont transformé l’ensemble des connaissances humaines depuis les publications de William James et de Charles Darwin, pour ne citer que deux des penseurs qui firent partie du paysage intellectuel de Peirce et par rapport auxquels il a défini certains aspects de sa propre pensée. Quelque soit le mérite des spéculations de Peirce, échelonnées sur un demi siècle avec des degrès variés de cohérence, il est douteux qu’elles puissent constituer une base de référence absolue.

3. Cette approche s’appuie sur les perspectives épistémologiques qui dérivent des thèses évolutionistes. Après les efforts initiaux de James Baldwin (1861-1934) dans ce sens (e.g.,1902), des travaux récents marquent un tournant dans la façon de poser le problème de la rationalité qui devrait avoir, par implication, des répercussions profondes dans la sémiotique dans la mesure où ces perspectives théoriques permettent pour la première fois de sortir du descriptif pur ou du fonctionalism systématique, enclin au tautologisme, et de formuler des explications de nature scientifique. Notons parmi ces travaux le recueil concernant la notion de rationalité, dirigé par Gerd Gigerenzer et Reinhard Selten (2001) et l’ouvrage de Paul Glimcher (2003) qui instruit le procès des modèles deterministes au profit de modèles perceptifs probabilistes qui paraissent particulièrement bien adaptés à la compréhension des comportements sémiotiques.

4. Il serait souhaitable que des interactions régulières soient organisées entre les praticiens de la sémiotique et les chercheurs qui contribuent à l’édification des neurosciences de la cognition. De nombreux ouvrages permettent de prendre la mesure de la pertinence de ces recherches de pointe pour ceux qui se proclament artisans de la science des signes. Même si ces derniers affectent de garder leur distance avec une culture disciplinaire qui tend encore à ignorer leurs traditions spéculatives, ils n’en ont pas moins recours à des données psychologiques ou neuropsychologiques pour échafauder leurs arguments. Des sommes telles que les publications collectives dirigées par Michael Gazzaniga (e.g., Gazzaniga 2000) ou des ouvrages de synthèse tels que Deacon (1997), Hoffman (1998), Perlovsky (2001) ou Glimcher (2003), pour ne nommer qu’un petit nombre d’exemples récents, constituent des sources de données et de modèles qui ne peuvent qu’interpeller les sémioticiens d’autant plus que certains de ces auteurs ont explicitement recours à des notions sémiotiques (e.g., Deacon 1997: 39-101; Perlovsky 2001: 104-106, 375-379) qui sont certes parfois sujettes à caution dans la mesure où leurs sources sont partielles sinon partiales mais qui sont autant d’opportunités d’établir des ponts entre les deux cultures. Une autre possibilité de créer des interfaces actives entre neurosciences et recherches sémiotiques a été récemment offerte par Darmouth College, avec le soutien des principales fondations scientifiques américaines, grâce à la mise en ligne sur internet d’une banque de données neuropsychologiques accessibles aux chercheurs interdisciplinaires ( www.fmridc.org)

 

5. La reconnaissance rapide d’objets pertinents, à une distance suffisante pour que l’organisme puisse tenter, avec une certaine probabilité de succès, des comportements d’évasion ou de capture, est un enjeu puissant de la selection naturelle. A partir du moment où la mobilité libère un organisme à la fois de sa dépendance étroite des ressources qui lui sont contiguës, et de la vulnérabilité liée à l’immobilité, cet organisme doit résoudre d’autres problèmes, non moins vitaux, provenant de la distribution dans l’espace et le temps de ces resources ainsi que de la mobilité de certaines d’entre elles, y compris la mobilité de ses conspécifiques et de ses prédateurs, dans un environnement dont les variables doivent être perceptuellement et cognitivement maîtrisées. On ne peut comprendre la nature des solutions qui permettent aux espèces d’émerger de ces ensembles de contraintes que si l’on aborde la question d’un point de vue comparatif. Par exemple,la stratégie d’orientation qui est attestée dans les insectes et dans certains oiseaux, consiste à préserver la mémoire visuelle de certaines configurations spatiales qui servent de points de repère. La stratégie est robuste dans un environnement stable mais requiert que la reconnaissance visuelle des objets se fassent toujours à partir du même point de vue et dans des conditions de luminosité identiques (e.g., Dawkins et Woodington 2000). Nous avons souvent recours à cette stratégie quand nous cherchons à nous orienter dans une ville que nous ne connaissons pas en prenant des repères visuels tels que monuments, façades, embranchements mais recontrons des difficultés à reconnaître au retour ces mêmes points de repères que nous abordons alors d’un autre point de vue et parfois dans des conditions de luminosité différentes. Chez les primates, c’est une autre stratégie qui a évolué, selon laquelle des modèles visuels internes (innés ou acquis tôt dans le dévelopement ontogénique) permettent d’opérer très rapidement des catégorisations globales d’objets pertinents, laissant à une deuxième phase l’analyse plus fine de l’information qui complète l’identification particulière ou l’évaluation relative des objets perçus (e.g., Ito 2000; Sugase et al. 1999). C’est la correspondance entre ces modèles internes et certaines structures perceptuelles qui formerait la base des signes iconiques dans quelque modalité que ce soit (Bouissac 1986).

 

6. Cette question a été abordée dans un essai précédent (Bouissac 1992), écrit dans le cadre d’un colloque sur les lectures de l’image qui avait été organisé par l’université de Lausanne. Fondé sur la transhistoricité de ce qu’il est convenu d’appeler “l’obscène” (Goulemot 1991), cet essai s’inspire des travaux de John Money et d’autres sexologues (e.g., Haug et al. 1991, Money 1986, 1991), à qui l’on doit la notion d’imagerons, néologisme qui désigne les unités “imagées” qui, au cours de la phase préparatoire qu’ils nomment “proception”, soutiennent le désir et conduisent à l’orgasme. En abordant la question des formes simples qui constituent une sorte “d’alphabet d’éros”, et qui ne semblent pas dépendre d’expériences préalables, l’essai pose les bases de ce que l’on pourrait nommer des érot-icons, montages neurologiques et hormonaux qui auraient évolué chez les primates en tant qu’adaptation de la signalisation sexuelle à la prépondérance croissante de la vision par rapport à l’olfaction. Bien que de telles hypothèses soient en principe testables, notamment au cours du dévelopement ontogénétique, les tabous culturels, qui restent très contraignants, rendent le genre d’expérimentations qui seraient nécessaires extrêmement difficile à réaliser. Cependant, de nombreuses recherches plus récentes ont apporté de nouveaux éléments au dossier de la relation essentielle du visuel au sexuel dans la reproduction humaine, non sans susciter des controverses plus idéologiques que scientifiques (e.g. Baker 1996).

7. Ces divergences produites par la selection naturelle mettent en cause la notion d’optimalité. Elles s’observent dans beaucoup d’espèces chez lesquelles non seulement des signaux artificiels inventés par l’industrie humaine pour les besoins de la chasse ou de la pêche, mais surtout des signaux naturels produits par l’évolution de la prédation et du parasitisme, sont capables de manipuler et d’exploiter le comportement sexuel d’autres espèces. Le principe du handicap qui a été proposé par Amotz Zahavi (1997) favorise l’émergence de morphologies sexuelles secondaires souvent démesurées, à la limite du maladaptif. Ces excroissances sémiotiques semblent bien avoir conduit à l’extinction des espèces qui avaient franchi la limite au delà de laquelle le handicap n’est plus soutenable. On pourrait de même considérer que l’industrie des “éroticons” n’est adaptive que jusqu’à un certain point, au delà duquel l’iconicité tourne à vide, pour ainsi dire.

8. Il peut sembler contestable de proposer une généralisation heuristique portant non seulement sur l’iconicité mais aussi sur l’ensemble des comportements sémiotiques et des problèmes théoriques qu’ils posent, à partir du cas particulier de la signalisation sexuelle. Les implications d’une telle généralisation peuvent néanmoins paraître pertinentes si l’on pense qu’il n’y a pas d’évolution possible sans reproduction et que toute adaptation par sélection naturelle doit en dernière analyse être expliquée en ces termes. La reproduction sexuelle, dont les avantages ont été démontrés (e.g.,Maynard Smith 1988), constitue donc le moteur même de l’évolution. Il n’est pas aberrant de supposer que ses contraintes ont peser très lourdement sur la constitution de l’ensemble des comportements phénotypiques et tout particulièrement sur les stratégies de décisions à distance fondées sur des informations visuelles fragmentées et mouvantes.

 

Bibliographie.

 

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